Le Centre de Recherches et d'Echanges sur la Diffusion et l'Inculturation du Christianisme (CREDIC) organisera organise du 31 août au 3 septembre 2004 un colloque historique à Belley (Ain) sur "les conditions matérielles de la mission". Jean Pirotte (Université de Louvain la Neuve), qui assure la coordination scientifique du projet, propose ici quelques pistes de réflexion.
Les conditions matérielles de la mission ont contribué à modeler l'"être-au-monde" du missionnaire dans son action concrète, dans ses réactions adaptatives aux différents milieux de vie, mais aussi dans ses façons de concevoir l'idéal missionnaire. Cette expression "conditions matérielles" englobe tous les éléments physiques qui concourent à maintenir en vie l'agent de la mission, à façonner son décor quotidien et à lui donner les moyens de réaliser ses objectifs: nourriture, vêtement, logement, éclairage, moyens de transport, conditions climatiques et sanitaires, moyens financiers. Ces conditions matérielles sont évidemment à rechercher sur les terrains de la mission, avec les contraintes et les nécessaires dépassements de ces contraintes, mais il faut aussi les détecter en amont (accent mis sur ces aspects dans le recrutement missionnaire ou dans la collecte de fonds) et en aval (importance de ces conditions matérielles et de leur dépassement dans les imaginaires des agents de la mission). Pour tous ces points, il s'agit d'observer les interactions entre le milieu d'origine et le milieu d'accueil et aussi les changements apportés dans le vie et les idéaux missionnaires suite aux importantes évolutions des conditions matérielles des sociétés.
Pour stimuler la réflexion et suggérer des approfondissements, quelques pistes de recherche sont ici regroupées autour de trois pôles: les conditions concrètes de la vie quotidienne et la "culture matérielle"; la maîtrise de l'espace et du temps; les représentations et les imaginaires liés à ces conditions matérielles.
A. La culture matérielle
Pour le missionnaire fraîchement débarqué, le choc des cultures se manifeste d'emblée dans les questions d'organisation matérielle de la vie. Fruit d'un compromis créatif entre, d'une part, les attentes de l'agent missionnaire et, d'autre part, les disponibilités et les contraintes du terrain, la vie quotidienne suit un mouvement de balancier entre la reconstitution du cadre de vie à l'européenne et l'adaptation à la vie locale.
La nécessité pour le missionnaire de faire face aux difficultés matérielles et aux imprévus de toutes sortes attise chez lui le sens de la débrouille et, plus profondément, développe des aptitudes techniques (construction des postes), voire le pousse à acquérir la maîtrise de différents domaines complexes (acclimatation de plantes, amélioration du cheptel, introduction de méthodes nouvelles). Se mesurer aux difficultés amène à des dépassements, soit en développant des techniques propres, soit par un usage plus approprié des techniques modernes. L'agent missionnaire européen a pu construire sa propre image d'efficacité grâce à sa maîtrise de certaines techniques.
La vie quotidienne du missionnaire dépend évidemment de l'environnement physique et des ressources du terrain, mais aussi des moyens financiers mis à sa disposition par l'organisme qui l'envoie, en fonction des objectifs à atteindre. Il ne faut pas négliger les ressources propres créées par l'activité de type économique organisées à la mission.
Enfin, l'organisation du travail matériel à la mission doit être mise en relation avec l'environnement humain. La communauté missionnaire elle-même peut être homogène ou compter dans ses rangs des diversités enrichissantes: présence ou non de femmes (rares dans les débuts; séparées des hommes dans le monde missionnaire catholique), présence ou non de frères coadjuteurs ou d'artisans missionnaires. Par ailleurs, l'organisation du travail ne peut se faire qu'en interaction avec les autochtones (chantiers de la mission, utilisation d'un enseignement professionnel pour ces chantiers), ce qui peut amener à des incompréhensions culturelles, voire à des conflits.
B. La maîtrise de l'espace et du temps
Les problèmes de maîtrise de l'espace se perçoivent d'abord dans la question des voyages souvent difficiles et incertains du moins dans les premiers temps. Il faut mettre sur pied des convois, frayer des routes, organiser la navigation fluviale; au besoin, il faut s'armer contre les ennemis potentiels.
Sur place, le missionnaire est confronté à un espace réel qu'il doit façonner par son travail. Un problème particulier s'est posé face aux sociétés nomades; il est impressionnant de constater que le christianisme n'est généralement parvenu à entamer ces sociétés qu'après leur sédentarisation.
Outre les régions de réussite ou d'échec, la cartographie missionnaire révèle la constitution de zones d'influence plus ou moins étendues de telle ou telle société missionnaire ayant parfois développé des caractéristiques propres en ce qui concerne la vie matérielle et l'économie.
Quant au temps vécu dans cet espace missionnaire, on le perçoit différemment en fonction des stratégies et même des définitions que l'on donne de la mission (première évangélisation, plantation de l'Église, coopération entre les Églises). C'est toute la conception de la mission qui est en jeu dans cette question de la durée. Vise-t-on une implantation rapide quadrillant l'espace en un temps record ou au contraire une progression lente marquant en profondeur le paysage physique et mental. On pourrait rappeler les expériences, finalement vouées à l'échec (1885-1898), de l'évêque méthodiste américain William Taylor au Congo; il ambitionnait de lancer en quelques années une chaîne de stations traversant toute l'Afrique centrale, de l'Atlantique à l'Océan Indien.
Toutefois, pour chacun des agents de l'évangélisation, la durée de la mission c'est avant tout le temps qu'il pourra consacrer à un labeur difficile, dans des conditions de climat, d'hygiène et d'alimentation auxquelles, au départ, il n'est pas adapté. Il serait intéressant d'entreprendre, par région ou par société missionnaire, des études sur l'évolution de la durée de vie des missionnaires et sur les causes de mortalité: climat, épidémie, immunologie, accident de voyage, mort violente ou épuisement précoce.
C. Les imaginaires
Les voyages et conditions matérielles sur les terrains inspirent les représentations de la vie missionnaire et nourrissent tout un imaginaire qui, en retour, agit sur l' "être-au-monde" de l'agent de la mission.
Les voyages. Jadis, le départ en mission apparaissait comme une rupture définitive avec le lieu d'origine. C'était le voyage sans retour qui, le romantisme aidant, s'achevait dans l'apothéose du martyre en terre lointaine. Puis, avec l'amélioration des transports, les retours au pays natal devinrent possibles et même fréquents, désacralisant si l'on peut dire l'itinéraire du missionnaire. Par la suite, tout comme le coopérant, le missionnaire est perçu comme fournissant une aide horizontale et limitée à une Église soeur: du don total, sacral, sans retour, on passerait à un mouvement plus commun de va-et-vient, lié à la notion de prêt temporaire.
Les conditions d'existence. Nourriture, logement, vêtements sont à réinventer en fonction des disponibilités sur place et des limites physiques du missionnaire, mais également en fonction des idéaux de celui-ci et aussi de la symbolique locale. On se souvient du conflit, dans l'Église naissante du Japon à la fin du 16e siècle, qui avait opposé les tenants de deux "tactiques vestimentaires": l'une représentée par Alessandro Valignano en 1579, visiteur des jésuites pour l'Extrême-Orient et partisan d'une adaptation très poussée à la culture japonaise, préconisait le port d'un habit de soie plus prestigieux pour toucher les classes influentes; l'autre, défendue par Cabral, le supérieur des jésuites du Japon, recommandait un vêtement de coton, sobre et plus en harmonie avec la pauvreté évangélique. Ceci nous introduit dans le débat jamais clôturé sur moyens pauvres opposés aux moyens "humains" plus sophistiqués.
Les épreuves. La confrontation du missionnaire avec les difficultés matérielles a pu alimenter des interprétations s'intégrant dans les visions théologiques des diverses époques, tantôt en termes de secours providentiels et d'épreuves voulues par Dieu tantôt, au contraire, en termes d'obstacles mis systématiquement sur le chemin du missionnaire par le diable ou les forces du mal. De même, à l'arrière, les épreuves inhérentes à la vie missionnaire ont pu nourrir la prière fervente des fidèles, marchant et souffrant "pour un missionnaire".
L'image. Les missionnaires anciens ont souvent intégré un imaginaire de pionnier. La propagande missionnaire a largement utilisé ces aptitudes diversifiées du missionnaire pour en faire une figure attractive et polyvalente, héraut et héros de Dieu, maniant les techniques modernes alors que, dans les milieux d'origine des missionnaires, la modernité pouvait être contestée. On assiste par ailleurs à la diversification des images du missionnaire: le broussard ex-currens, le missionnaire fixe des postes, l'enseignant de séminaire, le gestionnaire de centres scolaires, hospitaliers, etc.
Jean Pirotte
Page web du CREDIC:
http://www.univ-lyon3.fr/ihc/credic/credic.html